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Tenorio Lodge, quand le tourisme s'engage

Par : Julien Chapuis, le 01 Octobre 2013 à 08:19

Tourisme et conservation, deux mondes qui se sont violemment opposés par le passé et qui se rapprochent petit à petit. Le Costa Rica, élevé au rang de destination phare pour les passionnés de nature, en est le parfait exemple. Eco-lodges, éco-tours, voyages responsables, programmes de volontariat, l’écotourisme prospère dans tout le pays et est devenu un business à part entière. Comme toute activité lucrative, le meilleur et le pire se côtoient, certains s’engageant activement, d’autres profitant de cette manne.

Alors que se cache-t-il réellement derrière la plus belle vitrine environnementale d’Amérique latine ? En quoi consiste le travail des professionnels du tourisme durable et raisonné ? Pour répondre à ces questions, nous laissons derrière nous les tapirs et les hauteurs du Cerro Dantas pour rejoindre les flancs du volcan Tenorio où se trouve un éco-lodge pas comme les autres.

Tenorio lodge : à la croisée des chemins

Conserv-Action part à la rencontre de précurseurs du ‟ tourisme vert ” au Costa Rica, Christine et Franck Dziubak, français d'origine et propriétaires du Tenorio Lodge.

Situation privilégiée

Le Costa Rica est étonnant, quelques heures de route suffisent pour découvrir de nouveaux paysages, un climat ou un mode de vie totalement différent. Mercredi 11 septembre, après 4h30 de bus depuis San José, nous arrivons en bordure de Bijagua, un petit village de la province d’Alajuela. Ici, ce sont les grands espaces qui s’imposent. Les plaines du Nord s’étendent jusqu’au Nicaragua voisin tandis que les contreforts volcaniques de la cordillère du Guanacaste se font face, le Tenorio (1916 m) à l’Est, Miravalles (2028m) à l’Ouest.

Vue du volcan Miravalles, son cône quasi parfait est recouvert à l’ouest d’une végétation de bush, au nord d'une végétation forestière et est sillonné au sud par des canyons et des coulées volcaniques.

Loin des routes touristiques traditionnelles, le décor est grandiose et offre un terrain de jeu idéal aux passionnés de nature. Christine et Franck l’ont bien compris, ils nous racontent la genèse de leur projet, 7 ans plus tôt. ‟ Photographes animaliers, amoureux de la nature, nous nous sommes tout logiquement intéressés au Costa Rica dont la biodiversité exceptionnelle faisait déjà parler à l’époque. Sillonnant le pays en long et en large, l’idée de s’y installer et de lancer un projet alliant tourisme, conservation et photographie est rapidement devenue une évidence pour nous. Encore fallait-il trouver l’endroit idéal et ce ne fut pas chose aisée. C’est au hasard d’une visite du fameux río Celeste que nous sommes tombés sous le charme de la vallée en contrebas. Le Tenorio et son parc national de 18402 Ha d’un côté, Miravalles et sa forêt primaire de l’autre, la région possédait un potentiel écotouristique énorme. Nous avons alors fait l’acquisition du terrain sur lequel nous nous trouvons aujourd’hui. ”

Le paysage à couper le souffle de la vallée de Bijagua entre les contreforts volcaniques de la cordillère du Guanacaste.

Naissance d’une idée

Le décor était planté, une idée a alors germé. ‟ Nous sommes photographes, quand on se trouve dans une situation telle que celle-ci, face à un paysage hors du commun, on tente d’en tirer le meilleur. Il s’agit alors de profiter des belles lumières, de saisir un instant, de faire transparaître une atmosphère. Ces notions de photographie nous avons voulu les transposer à la construction de nos bungalows, l’idée de la verrière s’est alors imposée comme une évidence. Laisser le regard s’évader et se perdre dans la nature environnante. Donner l’impression de vivre à l’extérieur, comme en bivouac mais sans les inconvénients et l’inconfort qui en découlent, je suis certain que vous voyez de quoi je parle.”

La verrière du bâtiment principal offre une vue imprenable sur le volcan Tenorio, une impression d'extérieur à l'intérieur.

Un engagement durable et responsable

Du tourisme oui, mais pas à n’importe quel prix. Depuis le lancement du Tenorio Lodge, les Dziubak ont toujours à cœur de développer les aspects durable et responsable de leur hôtel, en voici les grandes lignes :

  • Utilisation de panneaux solaires pour le chauffage de l’eau dans le bâtiment principal comme dans les bungalows
  • Isolation optimale des bâtiments pour éviter les déperditions
  • Récupération de l’eau de pluie et utilisation dans le jardin
  • Compostage des déchets organiques et utilisation dans le jardin
  • Nettoyage parcimonieux du linge et lingerie bioclimatique
  • Plantation d’arbres fruitiers et reforestation de zones ouvertes
  • Nourriture issue à 30 % du potager de la propriété, le reste, de la production locale
  • Recrutement du personnel au sein de la communauté et travail en étroite relation avec les locaux

Cet engagement du premier jour porte aujourd’hui ses fruits, le bilan énergétique du Tenorio Lodge est excellent, la propriété accueille chaque année de nouvelles espèces animales profitant des bienfaits de la reforestation, les touristes suivent et ce sont finalement les affaires qui prospèrent, profitant directement à la communauté. Le cercle vertueux est en marche !

La biodiversité à la porte des bungalows

‟ Que les écotouristes viennent jusqu’à nous, c’était la première étape. C’est une bonne chose mais ce n’est pas suffisant. Il a donc fallu proposer des activités qui sont le relai de nos valeurs et qui ressemblent à notre clientèle. ”

Le potentiel était là, les Dziubak ont parfaitement su l’exploiter. Les opérations de reforestation et de plantation d’arbres fruitiers permettent aujourd’hui à une avifaune variée d’élire domicile au Tenorio Lodge : toucan de Swainson et à carène, oropendula, ibis vert, ortalide, pic à couronne rouge, amazone à lores rouges, tangara bleu et à croupion rouge, colibris …

Un toucan de Swainson (Ramphastos ambiguus swainsonii) prend son envol sous les yeux d'un congénère.

Un vol d'amazones survolant le Tenorio Lodge. 

La diversité écosystémique de l’éco-lodge (zones forestières, zones mixtes, lagunes) profite également à d’autres animaux comme les paresseux, les loutres, les serpents ou les grenouilles arboricoles.

Une grenouille arboricole lovée dans la végétation.

‟ La biodiversité se trouve tout autour de nous, à deux pas des bungalows et des touristes. Nous devions offrir à nos clients des opportunités de découvrir ces merveilles de la nature. ” 

Depuis peu, des sentiers pédagogiques ont ainsi vu le jour afin de présenter au public la faune et la flore présentes sur la propriété et il y en a pour tous les goûts. Des sorties ornithologiques au lever du soleil ou des sorties nocturnes pour observer amphibiens, reptiles et oiseaux de nuit sont ainsi organisées.

L'un des sentiers créés au Tenorio Lodge fait le tour de cette lagune où loutre, aigrette, ibis ... ont élu domicile.

Au-delà de l’éco-tourisme : le développement communautaire

‟ Nous ne considérons pas faire de l’écotourisme, nous préférons définir notre approche du tourisme comme participative. Le vacancier participe à des activités responsables et au développement communautaire, au plus près de la vie locale. ” 

Le Tenorio Lodge a pris cette direction et s’engage de plus en plus activement avec les communautés d’Upala, qu’il s’agisse de faire travailler un guide local ou d’emmener les touristes chez l’habitant pour profiter de leurs savoirs et de moments de qualité autour d’un repas ou d’une sortie.

 

Ecotourisme : évolution et problématiques

Caño negro : un exemple de tourisme participatif

Pour la prochaine saison touristique Christine et Franck souhaitent proposer à leur clientèle des tours d’un nouveau genre dans la région, loin des sentiers battus et en contact étroit avec les communautés. Franck nous propose de l’accompagner dans l’un de ses repérages.

Direction les grandes plaines du Nord, à quelques encablures de la frontière nicaraguayenne. Deux heures trente de voiture sur une route accidentée et nous arrivons à Caño Negro, un refuge de vie sauvage hébergeant une vaste zone humide. Sur place, nous faisons la rencontre d’Alex et Gil, deux guides naturalistes locaux, et du propriétaire de la finca (= ferme) où les Dziubak souhaitent développer une activité touristique. Les présentations faites, tout le monde monte dans une lancha, nous partons au fil d’un des nombreux canaux sillonnant le Caño Negro.

Le refuge de vie sauvage de Caño Negro, entre zones humides et forêt.

Attention, trois photographes nature prêts à dégainer à bord, l’un professionnel, les deux autres amateurs (je vous laisse deviner). Pour Franck, cette virée représente un excellent test qui peut ainsi juger des talents de repérage d’Alex et Gil tout comme des qualités d’approche de la faune du conducteur. Pour nous, c’est l’occasion d’apprendre au contact d’un technicien hors pair et d’en savoir plus sur cette notion de tourisme participatif.

Deux heures durant, d’une rive à l’autre, nous photographions la faune repérée par nos deux guides : caïman, iguane vert, grande aigrette, martin pêcheur vert, anhinga d’Amérique … Pouvoir se concentrer uniquement sur l’aspect photographique, le sentiment est agréable et inédit pour nous.

Anhinga d'Amérique (Anhinga anhinga) séchant son plumage au soleil.

Grande aigrette (Ardea alba) à l'affût dans une prairie humide.

Iguane vert (Iguana iguana) dissimulé dans la canopée.

Caiman à lunettes (Caiman crocodilus) prenant le soleil sur la berge.

Basilic vert (Basilicus plumifrons) réputé pour sa capacité à marcher sur l'eau, d'où son autre nom de Basilic Jésus.

Les animaux domestiques aussi profitent des bienfaits du Cano Negro.

Plus ou moins productive, ainsi pourrait-on définir cette séance photo. Nous verrons plus tard pour le tri des photos car nous débarquons sur le rivage de la finca de notre hôte. Le lieu est très authentique, une maison sur les bords du canal, une cuisine extérieure, de grandes tables en bois, le tout sur un sol en terre battue. Comme un sentiment de déjà vu, nous nous replongeons quelques semaines en arrière, lors de notre périple sur les bords du río San Juan au Nicaragua (lire ou relire le Nicaragua sauvage tome II et l’Indio Maiz, trésor de biodiversité).

Discussion animée à la table de notre hôte.

Familiarisation avec du matériel photographique professionnel, notre Nikon D7000 ne fait pas le poids ...

L’authenticité et la convivialité sont au rendez-vous. Nous partageons un repas, discutons autour d’une eau de coco. Voilà ce que venait chercher Franck ici, voilà ce qu’il souhaite proposer à ses clients. Allier des moments de qualité en lien direct avec les communautés à la découverte d’un espace naturel méconnu du Costa Rica en compagnie de guides locaux, c’est là un bel exemple de tourisme participatif.

Franck Dziubak en pleine discussion avec le propriétaire de la finca. 

 

Río Celeste : quand l’authenticité cède place à l’écotourisme de masse

Six ans ce sont écoulés depuis ma dernière visite du Río Celeste. A l’époque, il fallait se frayer un chemin à travers la forêt, affronter des sentiers rocailleux et boueux pour finalement pouvoir profiter de l’extraordinaire spectacle offert par le río et ses eaux turquoises.

Le spectacle de la cascade turquoise du rio Celeste reste toujours aussi grandiose.

Aujourd’hui, ce temps paraît pourtant bien loin, les sentiers ont laissé place à un chemin balisé, la quiétude des lieux à un déferlement de touristes, l’authenticité à un écotourisme de masse. Les touristes se bousculent pour contempler la rivière bleue, parfois au détriment de sa préservation et au bénéfice de leur stupidité. Là où on observait autrefois allégrement la faune sauvage, il est désormais difficile d’observer un oiseau, les animaux préférant occuper des zones plus reculées du parc national Tenorio.

La génèse du rio Celeste, les composants volcaniques s'échappant de la fissure donnent à l'eau cette couleur si particulière. 

Alors oui, une amélioration de l’accessibilité permet à un plus grand nombre de pouvoir profiter des merveilles offertes par la nature. Christine nous apprendra d’ailleurs que ‟ le chemin et le pont ont été construits pour faciliter l’accès aux personnes à mobilité réduite. ” Mais tout ceci à quel prix ? Le Costa Rica se dirige-t-il vers une aseptisation et un commerce de masse de la nature ? Difficile à dire, difficile d’en juger, nous pouvons toutefois constater : ‟ il faut payer 10 $/p. pour accéder au Río Celeste, malheureusement il est impossible de savoir où cet argent va. Espérons que ce soit pour la protection et la conservation du parc … ” nous confiera Franck.

De gauche à droite : le pont construit pour traversr la forêt et le sentier garantissant un accès aisé à la cascade.

 

Sur le chemin de la conservation

‟ Le chemin que nous avons choisi d’emprunter avec le Tenorio Lodge est intimement lié à notre vocation conservatoire. Planter des arbres fruitiers, reboiser des zones mixtes pour offrir les ressources nécessaires au maintien de l’avifaune sur notre propriété, c’est une première étape. Désormais, nous voulons entamer une deuxième phase, participer à la réintroduction d’espèces animales menacées, ce serait une sorte d’accomplissement pour nous. ”

Projet Ara : objectif à moyen et à long terme

‟ Cette idée de réintroduire les aras sur la propriété est le fruit d’une rencontre, celle des fondateurs du Ara Project, une association lancée depuis 2002 dans un programme de reproduction et de réintroduction du Ara macao et du Ara de Buffon (Ara ambiguus) au Costa Rica. Les années ont passé, l’idée est restée et devrait se concrétiser. ”

Tout semble réuni pour. Le Tenorio Lodge se trouve à une dizaine de kilomètres du parc national du Tenorio et de ses 18402 Ha de forêt, une garantie de protection pour les individus relâchés. Les opérations de reboisement lancées il y a plusieurs années sont en bonne voie et offriront les ressources nécessaires à la nidification et à l’alimentation des aras. C’est en tout cas ce qu’espèrent Christine et Franck : ‟ Nous avons porté une attention toute particulière aux almendros, ces arbres qui représentent la première source d’alimentation des aras dans le milieu naturel. Nous espérons que nos efforts porteront leurs fruits. ”

Il faut désormais laisser la nature faire son œuvre. En attendant, les Dziubak et le Ara Project discutent les termes de leur collaboration. Un enclos de semi-liberté verra le jour au sein de la propriété, un biologiste supervisera le protocole de réintroduction de A à Z et fera découvrir le programme aux touristes. Qui a dit que tourisme et conservation ne faisaient pas bon ménage ? Chrisitine et Franck Dziubak nous prouvent le contraire ‟ Offrir à ses oiseaux un premier envol, réintroduire les aras dans une région qui les a accueillis dans le passé, partager ceci avec les touristes et les locaux, que demander de plus. ”

Projet corridor biologique : objectif ultime

Rappel sur quelques faits. Le Tenorio Lodge se trouve à mi-chemin entre le Tenorio et le Miravalles qui verra prochainement son statut de zone protégée évolué au profit de celui de parc national. Sous peu, ce sont donc deux parcs nationaux qui encadreront la propriété de Christine et de Franck, deux régions où toute construction sera prohibée, deux refuges pour la vie sauvage. Problème, une route et une bande de terres agricoles bloque le flux d’espèces entre les deux patches de forêt. La solution, Franck y pense depuis peu ‟ Pourquoi ne pas créer un pont écologique ou ‟ wildlife crossing ” sur le même modèle de ce qui se développe actuellement en Europe et aux Etats-Unis. ”  Un exemple de pont écologique ou de "wildlife crossing", ici au Colorado. Ces vues aériennes montrent bien la continuité paysagère obtenue grâce à cette construction.

Ce corridor biologique assurerait le flux d’espèces et de gènes entre les deux parcs, garantissant le maintien de la biodiversité animale et végétale et la survie à long terme de la plupart des espèces présentes dans la région. Le projet est aussi ambitieux qu’il est visionnaire. ‟ Je sais qu’un pareil chantier est utopique, irréalisable pour certains mais j’y crois et je ferai tout pour le développer. ” Il reste encore à convaincre les populations et les politiques locales, le MINAET (ministère de l’environnement) et les investisseurs. Le jeu en vaut la chandelle, Conserv-Action suit le dossier de près.

 

Vert, durable, raisonné, responsable, les termes sont en vogue, ils sont nobles, ils témoignent d’une volonté de changement mais se traduisent-ils dans les faits ? Franck et Christine nous l’ont en tout cas brillamment démontré. Leur engagement et leurs valeurs soufflent un vent de nouveauté sur le monde de l’éco-tourisme. A la croisée des chemins, le Tenorio Lodge avance, il avance dans le bon sens.

De gauche à droite : Barbara, Franck, Christine et moi-même.

Si vous planifiez de voyager au Costa Rica, n’hésitez pas à contacter Christine et Franck Dziubak et à visiter le Tenorio Lodge.

Sites internet : animode.net et tenoriolodge.com

Contact : infos@tenoriolodge.com

 

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